Les ingrédients de la victoire de Gasly au GP d’Italie : talent, chance et stratégie.

La victoire de Pierre Gasly au Grand Prix d’Italie de Formule 1 dimanche 6 septembre a fait les gros titres de la presse. La dernière victoire d’un pilote français remontait à 1996. D’où une légitime émotion qu’il convient toutefois de surmonter pour revenir sur les circonstances très particulières qui ont mis Gasly en situation de pouvoir l’emporter.

Les journaux spécialisés, au premier rang desquels l’Equipe, ont tressé des lauriers mérités à Pierre Gasly, en soulignant qu’avec sa victoire il avait pris une forme de revanche sur l’écurie Red Bull qui l’avait sèchement évincé au cours de la dernière saison. Ce qui l’avait amené dans le baquet d’une Alpha Tauri, écurie moins prestigieuse et moins bien armée pour le mener à la victoire.

Cette victoire n’aurait toutefois pas été possible sans des circonstances très particulières. Revenons donc sur le déroulement de cette course assez agitée.

10e sur la grille de départ, le pilote français conserve sa position au lancement de la course et l’occupe encore lorsqu’intervient un premier incident au 18e tour : Kevin Magnussen, victime d’un problème mécanique, arrête sa voiture sur le bord de la piste, juste à l’entrée des stands. Les commissaires agitent alors le drapeau jaune pour signaler le danger et interdire aux pilotes d’effectuer un dépassement dans cette zone.

Immédiatement le stand Alpha Tauri appelle Gasly pour qu’il change de pneus. Cette décision est déterminante pour la suite et nous l’analysons plus loin. Pierre Gasly effectue donc ce changement au 19etour*. Lorsqu’il retourne en piste il se retrouve à la 15e place, avec plus de 45 secondes de retard sur Lewis Hamilton et 30 sur Carlos Sainz qui est alors second.

Peut-être Gasly désigne-t-il celui qui lui a demandé de rentrer au stand au moment idéal car sa contribution à la victoire a été décisive.

Quelques secondes plus tard la voiture de sécurité est annoncée. La voie des stands est alors officiellement fermée mais l’information ne parvient apparemment pas à l’écurie Mercedes et Lewis Hamilton rentre alors au stand pour changer de pneus. C’est une infraction et la sanction en sera connue plus tard.

Les commentateurs, qui ne sont pas non plus au courant de la fermeture de la voie des stands, précisent que le changement de pneus est effectivement la bonne décision sous voiture de sécurité. En effet les voitures sont alors au ralenti et le coût d’un arrêt au stand est ainsi très réduit. Ils ne comprennent donc pas pourquoi personne d’autre ne rentre au stand (seul Giovinazzi imite Hamilton). L’information de l’interdiction d’aller au stand ne leur parviendra qu’au 22e tour.

N’ayant pas effectué d’arrêt Carlos Sainz mène alors la course, Hamilton est deuxième suite à son arrêt au stand et Gasly est toujours 15e. Au 23e tour la voie des stands est ré-ouverte, la presque totalité des pilotes effectuent leur changement de pneu. Le régime de voiture de sécurité a réduit presque à néant les écarts entre les voitures et Gasly n’a donc plus qu’une poignée de secondes de retard sur la tête de la course. A leur retour sur la piste les pilotes se trouvent donc derrière lui. Le voilà 3e derrière Lewis Hamilton et Lance Stroll qui ne s’est pas arrêté.

Puis vient l’accident. Au 25e tour Charles Leclerc détruit sa Ferrari contre un mur de pneus (sans dégât pour le pilote qui rejoindra son stand au pas de course). Retour de la voiture de sécurité, puis au 27e tour la course est arrêtée, les voitures vont se garer dans la voie des stands en attendant que les débris de la Ferrari soient nettoyés et que le mur de pneus soit reconstitué.

On apprend pendant cet arrêt la sanction infligée à Hamilton (ainsi qu’à Giovinazzi) : arrêt de pénalité de 10 secondes. Le pilote doit passer aux stands et y observer un arrêt de 10 secondes. Le coût total est de plus de 30 secondes. Cette pénalité devant être effectuée dans les trois premiers tours qui suivront le nouveau départ, Hamilton n’aura pas eu le temps de creuser les écarts et se retrouvera donc dernier.

La course reprend avec un départ arrêté, la grille étant définie par l’ordre des voitures lors de l’arrêt de la course. Gasly est donc en troisième position. Il prend un très bon départ et double Lance Stroll pour se retrouver deuxième derrière Lewis Hamilton.

Au 29e tour Hamilton observe son arrêt de pénalité et Gasly prend la tête de la course. Son adversaire le plus dangereux est Carlos Sainz sur Mac Laren mais le pilote espagnol est ralenti par plusieurs voitures que les hasards des changements de pneu ont placés dans les premières places mais qui sont moins rapides que lui. Sainz ne parviendra qu’au 34e tour à dépasser l’Alfa Romeo de Raikkonen pour se retrouver 2ème et se lancer à la poursuite de Gasly.

Il reste alors 19 tours, Sainz a 4 secondes de retard. L’écart se réduit progressivement mais il restera au-dessus de 1 seconde jusqu’au dernier tour. Lorsque l’écart est en-dessous de la seconde, le pilote « poursuivant » bénéficie d’un coup de pouce technique (le DRS, qui agit sur l’aileron) dont l’objectif est de lui donner un avantage par rapport au « poursuivi » et donc de favoriser les dépassements. L’écart ne tombera en dessous de cette limite que dans le dernier tour et, impeccable jusqu’alors, Gasly deviendra magnifique en résistant aux attaques d’une voiture alors plus rapide que la sienne.

Après plusieurs minutes d’un suspens haletant il remporte une superbe victoire.

Sans l’enchaînement de ces incidents successifs, Gasly n’aurait pas pu prétendre à la victoire. Il était à sa place avec cette 10e position et son objectif dans cette course, comme dans toutes les courses depuis le début de la saison, était d’arriver dans les 10 premiers.

On peut donc parler de chance car l’arrêt de Magnussen, l’accident de Leclerc et l’erreur de Mercedes ont contribué à la victoire de Gasly. Et bien évidemment Gasly n’avait pas de maîtrise sur ces événements. Mais il faut souligner que Gasly, ou plus précisément son équipe, se sont mis en situation de profiter de cette chance.

Revenons à la décision cruciale de changer de pneu dès que Magnusson arrête sa voiture près de l’entrée des stands. Ce changement n’était pas prévu, il a été décidé en raison de l’arrêt de Magnusson. Lors de la diffusion du Grand Prix, la réalisation avait annoncé que les changements de pneus pour les pilotes équipés de pneus tendres (comme l’était Gasly) auraient sans doute lieu entre le 16e et le 26e tour. Le faire au 18e était donc au moins précoce.

Les commentateurs étaient d’ailleurs un peu surpris de ce changement et Jacques Villeneuve a suggéré une explication : « Au cas où on sorte la voiture de sécurité ». Pierre Gasly l’a confirmé dans l’Equipe du lendemain : « Lorsqu’on m’appelle, je suis à deux doigts de leur dire d’attendre pour voir si la safety car arrive. Mais il est trop tard alors je rentre. »

Cette décision représente donc un pari, qui paraît tout à fait efficace. Si la voiture de sécurité sort le pari est gagnant, et si elle ne sort pas Gasly ne perd pas grand-chose. Il aura des pneus plus usés que les autres concurrents en fin de Grand Prix mais les pneus durs qu’il prend alors devraient tenir la distance (c’est en tout cas l’opinion émise par Jacques Villeneuve lorsque Leclerc a changé de pneus un tour plus tôt).

Le pari a donc été gagnant, et même au-delà de ce que l’on pouvait espérer puisque non seulement la voiture de sécurité est sortie, mais en plus la voie des stands a été fermée. Les autres pilotes n’ont donc pu effectuer leur changement que plus tard et alors que les écarts avaient été réduits à néant. Cela a joué en faveur de Gasly et lui a valu de doubler tous ceux qui s’arrêtaient.

La sanction de Lewis Hamilton est ensuite la cerise sur le gâteau et elle ouvre la porte à la victoire de Gasly.

Il ne faut pas oublier dans le succès de Gasly son excellent départ après l’interruption de la course, et surtout son pilotage très efficace dans les derniers tours à la lutte contre Sainz au volant d’une Mac Laren plus rapide que l’Alpha Tauri. Mais rien n’aurait été possible sans la décision de changement de pneu, prise en réaction à un incident inattendu. Cette décision a délibérément placé le pilote en situation de profiter d’événements dont son écurie pensait qu’ils étaient susceptibles d’intervenir.

Pas plus en Formule 1 que dans la vie il n’est possible de prévoir l’avenir mais on peut ambitionner de mettre en place une stratégie qui profitera au mieux des différentes éventualités. C’est ce qu’a su faire l’écurie Alpha Tauri. En un instant elle a opté pour une stratégie qui serait gagnante dans une hypothèse (sortie de la voiture de sécurité) sans handicaper gravement Gasly dans le cas contraire. Stratégie gagnante.

 

*Lors du déroulement d’un Grand Prix on utilise comme repère temporel le tour dans lequel se situe le leader de la course. Ainsi Gasly change de pneu au 19e tour car Hamilton est déjà dans son 19e tour mais Gasly est en fait en train de boucler son 18e tour.

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